TEORÍA ARTÍCULOS CRÍTICA

 

L' état et le cinéma

Par Frank Baiz Quevedo et Nancy de Miranda

On  peut affirmer sans crainte que l'activité cinématographique contemporaine au Venezuela a été liée à la problématique plus générale des politiques culturelles et de la législation émanant de l'Etat. Le cinéma arrive au Venezuela peu de temps après son invention (certains experts signalent que la première projection a lieu dans la ville de Maracaibo, le 11 juillet 1896). Vers les années 65, l'Etat fait déjà une tentative de législation dans le domaine de la production et du marché cinématographique et public : la publication d'une résolution concernant explicitement le sujet des retombées bénéfiques d'une politique du cinéma. L'année 1966 voit la sortie du Premier Projet de Loi de Cinéma ; et en 1993, après un long conflit, ladite Loi est finalement approuvée par le Congrès après avoir subi de multiples amendements. De sorte que dans cette période de trente ans -durant laquelle deux cent quarante et un films vénézuéliens ont été produits et près de quatre mille films étrangers projetés- cette loi constitue le scénario principal des relations entre Etat et cinéma dans notre pays.

Tout récemment, une certaine dualité se manifeste dans l'action de l'Etat ; c'est ce que prouvent les premières résolutions émanant du Ministère des Finances et du Ministère du Développement. Dans la résolution n° 2452, comme il a été dit plus haut, il est reconnu que l'activité cinématographique nationale mérite une protection officielle pour tout ce qu'elle peut apporter au pays comme retombées positives dans les domaines économique et culturel". Pourtant, presque parallèlement, la résolution 2424, décidée à peu près à la même date, parle de la mise en place d'une politique plus favorable aux transnationales qui, aujourd'hui, avec le concours des entreprises nationales associées, contrôlent 90% de la distribution dans le pays. En termes de production, nous pouvons diviser la période qui nous occupe en trois temps:

Premier temps : 1966-1975

Pendant cette période sont produits essentiellement des courts-métrages documentaires qui témoignent des événements politiques dans le pays. C'est alors que se réalise un véritable regroupement d'artistes qui plaident en faveur d'une optique esthétique et conceptuelle d'un nouveau genre n'abandonnant pas la vocation sociopolitique qui dorénavant caractérisera le cinéma vénézuelien. Les milieux universitaires s'organisent sur place pour une réflexion sur le cinéma et son incidence sur la société. Les discussions et les rencontres qui s'ensuivent débouchent sur la formation d'un comité pour la rédaction des bases du "Premier Projet de Loi de Cinéma". D'après la revue "Cinéma vénézuélien", de l'Association Nationale d'Auteurs de Cinéma: ANAC (N°O juillet 1992), cette initiative provoqua immédiatement l'hostilité du Département de l'Industrie Cinématographique qui publia un communiqué dans la presse, contre la Loi de Cinéma (...). Il allégua qu'une telle Loi ruinerait le commerce cinématographique. Durant cette première étape, sortent en moyenne trois films par an, mais à la fin, en 1975, -en raison de la hausse du prix du pétrole de 1973, hausse aux conséquences historiques, par ailleurs, pour les pays de l’OPEP- l'Etat vénézuélien accorde ses premiers crédits à la production, mesure qui a des répercussions sensibles sur le taux de films réalisés et projetés durant l'étape suivante.

Deuxième temps : 1976-1987

C'est l'époque la plus productive de notre cinéma avec une production et une sortie en salle de près de douze films par an. Déjà, en 1976, le succès auprès du public atteint des niveaux sans précédents et dans certains cas, extraordinaires : Soy un delincuente (Clémente de la Cerda, 1976) peut se flatter d'un record commercial : il vient juste après Les dents de la mer de Steven Spielberg, et recueille une recette nette de deux millions de bolivars grâce aux entrées, soit 465 000 dollars à peu près. (Sources : Direction du Cinéma du Ministère du Développement, DIGNE). Même si la moitié seulement des films produits obtient une sortie en salle (ce qui reflète la faiblesse de l'industrie dans notre pays), c'est dans ces années-là que sont réalisés deux longs métrages de valeur sûre : El pez que fuma (Chalbaud, 1977) et Pais Portátil (Feo y Llerandi, 1979).

C'est aussi la période où l'Intervention de l'Etat ne cesse de se manifester : dans le domaine législatif, trois résolutions et deux décrets témoignent des efforts pour appuyer l'activité cinématographique. La résolution 5778, par exemple, édicté les premières normes pour la commercialisation de films : elle fixe des pourcentages minime aux créanciers, producteurs des films nationaux, et exige de ceux-ci un quota minimum de projection (deux films par an), mais, comme le fait remarquer l'avocat Agudo Freites, "de telles dispositions se trouvent pratiquement annulées par la publication simultanée de nombreuses exceptions qui rendent la règle générale inopérante"(1).

En 1979, Carlos Andrés Pérez, lors de sa première Présidence à la République, édicté les décrets cités plus haut : numéros 3057 et 3068, tous deux destinés à normaliser la commercialisation de films long-métrages. Une des mesures envisagées est l'obligation suivante : les films "spéciaux" (ceux qui ont un succès commercial) doivent être accompagnés d'un court-métrage national auquel seront reversés 2% de la recette brute. Une deuxième mesure spécifie que les films nationaux doivent rester à l'affiche pendant une durée minimale de dix-huit semaines. Les directeurs de salles objectent que "de telles mesures, produit de l'improvisation, sont inopérantes et qu'elles les conduiront à la ruine"(2). Ils arrêtent même l'importation de films commerciaux et développent une campagne d'opinion tout en exerçant des pressions pour obtenir une dérogation aux décrets mentionnés, et l'autorisation d'augmenter le prix du billet dans les cinémas. Finalement, le 28 juin 1979, les cinéastes remettent pour discussion et adoption un nouveau Projet de Loi de Cinéma à la Commission Permanente de l'Economie du Sénat. La décennie des années 80 voit apparaître à l'horizon de graves problèmes économiques : l'incidence de la dette extérieure avec sa suite de dévaluations, contrôle de devises, déficit et chômage, se fait menaçante. L'année 1982 est frappée par la chute du prix du pétrole et en février 1983, c'est le fameux "vendredi noir" : la monnaie nationale, le bolivar, passe d'une parité, maintenue pendant trente ans, de 4,30 unités pour un dollar, à une nouvelle parité instable de 15 unités pour un dollar. Ce facteur se répercutera lentement mais sûrement sur l'écroulement de l'industrie précaire du cinéma de notre pays.

L'année 1980 est celle des polémiques. Pourtant les représentants des secteurs en lutte (distributeurs, directeurs de salle, cinéastes) arrivent à se mettre d'accord au cours d'un événement dont la célébration constitue un chapitre transcendent dans l'histoire de notre cinéma : le "Congrès cinématographique". C'est là que se décidera la structuration du Fonds de Développement Cinématographique, FONCINE, organisme mixte comprenant tous les secteurs actifs du cinéma, et qui bénéficiera d'un apport de quatre vingt-millions de bolivars, destiné à la réalisation de nouveaux films. Dans la continuité de leur vocation d'enquêter sur les problèmes sociaux, le regard des réalisateurs se tourne maintenant vers les scandales et les événements qui ébranlent le pays. Cangrejo (Chalbaud, 1982) bat un nouveau record d'entrées avec une recette de cinq millions de bolivars (1 162 790 dollars), dépassant au box office Rocky 3 et ET. Un nouveau décret, numéro 1612, intitulé "Normes de commercialisation des oeuvres cinématographiques", est publié. Toujours en vigueur, il précise le droit des films nationaux à l'accès au marché local des salles de projection.

Le premier budget de FONCINE pour 1983 est fixé à vingt-neuf millions de bolivars (1 933 000 dollars). Des demandes de crédits pour douze films sont accordées et la plupart des oeuvres réalisées sortent en salle. En 1984, une nouvelle augmentation de la production fait passer le chiffre à quatorze. Homicidio Culposo (Bolivar, 1984) obtient une recette de dix-huit millions de bolivars (un million deux cent mille dollars) et une fréquentation d'un million trois cent mille spectateurs (record inégalé à ce jour au box office). De plus, Homicidio Culposo occupe le premier rang parmi les dix films de l'année à grand succès commercial, pour la durée à l'affiche de 94 jours, devant Karaté Kid de J.G Avild et Indiana Jones de Spielberg (source: DIGNE). Tout au long de l'année 1985, le cinéma vénézuélien participe à cinquante manifestations internationales. Pequeña revancha (Barrera, 1985) peut se vanter du plus grand nombre de prix et récompenses obtenus par un long métrage vénézuélien, Oriana (Torres, 1985) reçoit la Caméra d'Or de la Première Oeuvre à Cannes. C'est encore la sortie en salle de quinze longs-métrages qui parviennent à recueillir une recette de soixante-dix millions de bolivars ( 4 666 000 dollars) et qui attirent quatre millions de spectateurs. Parmi les dix succès commerciaux de l'année, six sont des réalisations nationales. Ce panorama représente, comme l'affirment Lucien et Sosa, deux cinéastes vénézuéliens : ... un rendement extraordinaire pour n'importe quel pays du monde, mais encore plus pour une cinématographie nationale née de fraîche date et en proie à d'innombrables difficultés. En 1986, la production cinématographique atteint le meilleur chiffre de cette période avec 16 films. En juin 1987 la sortie de Macu, la mujer del policía (Hoogesteijn) provoque un nouveau record d'entrées avec dix-neuf millions de bolivars (1 266 000 dollars). Il est indéniable que le pays connaît alors une époque de maturité où il manifeste une prise de conscience de la réalité du cinéma, produit industriel qui, devant les difficultés d'accès au salles et face à l'engrenage commercial du pays, doit choisir de répondre aux exigences imposées au-delà des frontières du Venezuela.

Troisième temps : 1987-1994

A partir de 1987, et en étroite relation avec l'effritement économique du pays, commence le déclin de la production de longs-métrages au Venezuela : la moyenne annuelle de films produits va descendre à cinq. L'industrie cinématographique nationale naissante entre dans une phase de récession. La hausse des coûts de facteurs de production et de matériel qui doivent être satisfaits au moyen du dénommé "dollar flottant", -qui de ce fait ne peut provenir des subventions de l'Etat, constitue un obstacle presque infranchissable pour la production nationale. (A côté de cela, les entreprises de distribution disposent d'abondants contingents de devises et cette politique place le produit national dans un énorme contingent de devises préférentielles). En 1989, tandis qu'on cherche des solutions pour éviter ces écueils, se tient le "Forum Ibéro américain d'Intégration Cinématographique" qui donne lieu à la signature de Conventions et d'Accords de coproduction entre treize pays. En 1991, on présente devant le Congrès un nouvel avant-projet de Loi spéciale de la Cinématographie Nationale, rédigée par une commission de rédaction constituée par des secteurs corporatifs et de l'Etat. Ce projet cherche à harmoniser les relations entre l'Etat et le secteur privé, en prêtant "une attention toute particulière à ne pas créer de réglementations inutiles qui pourraient entraver les activités du secteur privé". Finalement, comme nous le disions au début, après trente ans de discussions, d'erreurs et de négociations, la Loi de Cinéma tant attendue est approuvée en Octobre 1993. En somme, les relations entre l'Etat et le Cinéma au Venezuela, dans leur évolution, ne cessent de refléter la dépendance entre situation politico-économique et politique culturelle qui marque si fortement la condition de pays comme le Venezuela qui, très influencés par le statut actuel de pays destinés exclusivement à l'exportation de matières premières, sont exposés inévitablement aux avatars du marché international. Le cinéma -parce qu'il est une industrie- a encore moins la possibilité d'échapper à cette réalité incontournable.